Peu de gens le savent mais il y a beaucoup moins d'espèces dans les océans que sur les continents. L'écart est même considérable. Alors que le milieu marin couvre près de 70% de la surface de notre planète, il n'abrite qu'entre 15% et 20% de toutes les espèces recensées à ce jour et pourtant, la productivité des deux milieux est égale. Si on prend en compte la profondeur des mers, la différence est encore plus vertigineuse car les océans représentent plus de 90% du volume de la biosphère habitable. C'est ce que les spécialistes appellent le paradoxe marin.

Pourquoi un tel écart? L'argument le plus souvent invoqué pointe le fait qu'il y a de nombreuses barrières géographiques dans le milieu terrestre (montagnes, rivières, lacs) et que ces obstacles favorisent le confinement et, par voie de conséquence, l'émergence de nouvelles espèces. Par comparaison, le milieu marin est totalement ouvert, dispersif.
Extinctions massives, il y a plusieurs centaines de millions d'années.

John Wiens et sa collègue Greta Carrete Vega, de l'université Stony Brook (New York), avancent une autre hypothèse qui, pour la première fois s'appuie sur des données quantitatives. La pauvreté du milieu marin en termes de diversité s'explique, selon eux, par une série d'extinctions massives et répétées dans les océans, il y a plusieurs centaines de millions d'années.

Leur étude est publiée dans les Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences. «Il y a eu beaucoup d'extinctions massives au cours des dernières 500 millions d'années et elles ont fortement impacté le milieu marin. Leurs causes ne sont pas toujours très claires mais la plupart sont liées à des changements climatiques», explique John Wiens.

En décortiquant l'évolution et les liens de parenté d'un groupe de poissons, les chercheurs américains ont découvert deux choses frappantes. D'une part, les espèces de poissons d'eau douce sont plus nombreuses que les espèces marines alors que les rivières et les lacs ne représentent que 2% de la surface des océans. D'autre part, la plupart des espèces marines actuelles ont des ancêtres venues des eaux douces.
La mer a été recolonisée à partir d'espèces d'eau douce

Le groupe en question - les actinoptérygiens ou poissons à nageoires rayonnées - est très important car il représente à lui seul la moitié de toutes les espèces de vertébrés de la planète et 96% de tous les poissons. Il a commencé à se diversifier il y a seulement 100 millions d'années et compte aujourd'hui près de 30.000 espèces, réparties pour moitié en mer et en eaux douces. Les morues, les truites, les saumons, les thons, les espadons en font notamment partie.

«Les extinctions qui se sont produites dans les océans ont pu éliminer les premières espèces marines et les océans ont été recolonisés à partir des habitats d'eau douce. Les espèces marines actuelles sont issues de cette recolonisation récente et c'est ce qui explique qu'elles n'ont pas eu le temps de se diversifier dans le milieu marin», explique John Wiens.

L'étude américaine relance bien des interrogations. Elle ouvre en tout cas des perspectives intéressantes. Ainsi, par exemple, la plus grande diversité des espèces de poissons dans l'océan indien que dans l'Atlantique pourrait s'expliquer par le fait que dans l'hémisphère nord et particulièrement en Europe de l'ouest, les poissons d'eau douce ont été décimés lors de la dernière glaciation. Ils auraient donc été moins nombreux à pouvoir recoloniser les mers que dans le sud du continent asiatique qui n'a pas été envahi par les glaces.