Les zoos respectent-ils les droits des animaux ? Au cours des décennies, la question du bien-être animal a pris une place importante dans l'opinion publique, au point de régulièrement remettre en cause l'existence des zoos et de les forcer à évoluer.

Eric Baratay, professeur d'histoire à l'université de Lyon III, spécialiste de la question animale et auteur de Zoos, histoire des jardins zoologiques en Occident et Le point de vue animal, une autre version de l'histoire, revient sur l'évolution des relations homme-animal à travers l'histoire des zoos.

Depuis quand les zoos existent-ils ?

Eric Baratay : Les ancêtres des zoos apparaissent au XVIe siècle, au moment des grandes découvertes et du développement du commerce et des voyages. A cette époque, les animaux dits exotiques sont très rares et coûtent très cher : on ne connaît que peu leurs modes de vie, ce qui entraîne une très forte mortalité et donc un besoin de les renouveler souvent. Ces ménageries, comme on les appelle, sont donc réservées aux princes ou aux cardinaux. On les trouve essentiellement en Italie, autour de Rome ou de Florence. Les animaux ont vocation à être vus, parce qu'ils sont beaux et étonnants, ou à participer à des combats, qui opposent par exemple des lions ou des éléphants à des bêtes domestiques ou à des loups.

Comment ont-ils évolué au fil des siècles ?

Les zoos ont changé au XVIIe, avec la construction par Louis XIV de la Ménagerie de Versailles, qui concentre une centaine d'animaux rares et curieux. La nouveauté, c'est que les animaux ne sont plus dans un parc, comme dans les villas italiennes, mais rassemblés dans des cours disposées en éventail autour du château. Le roi pouvait ainsi tous les voir en même temps. L'idée était de sous-entendre que les animaux se soumettaient au Roi-Soleil et donc que les sujets devaient en faire de même. Jusqu'au début du XVIIIe siècle, les grands princes vont reprendre ce principe.

Avec la Révolution, le zoo de Versailles est abandonné et une partie des animaux sont massacrés. Une nouvelle ménagerie est créée au jardin des Plantes - qui existe encore actuellement - mais sous un nouveau modèle : on dispose les animaux dans des bâtiments, répartis le long d'un itinéraire, dans un jardin à l'anglaise. A cette époque, les cages étaient toutes petites, permettant à peine aux animaux de bouger. On ne s'intéressait en effet pas au comportement des bêtes mais à leur allure. Par ailleurs, ces conditions de détention reflétaient la pensée de l'époque : elles symbolisaient la victoire de l'homme sur la nature, et notamment la défaite des animaux sauvages, ceux que l'on pensait dangereux, comme les lions, les éléphants ou les rhinocéros.

Les zoos se répandent ensuite dans toute l'Europe, portés par la colonisation. Ils deviennent une vitrine et une légitimation du colonialisme et dans le même temps participent au pillage et au gaspillage de la faune. La mortalité des animaux était en effet énorme, pendant la capture (on tuait fréquemment tous les adultes d'un groupe pour prendre un jeune individu), au cours du voyage (durant le transport en mer notamment) et dans les zoos (les espèces étaient renouvelées à 80 % au bout d'un an). Pour un animal arrivé en zoo, on tuait une trentaine d'autres bêtes. Des critiques voient le jour, et se font de plus en plus fortes, comparant les zoos à de véritables prisons.

Pourtant, on assiste à une explosion des zoos au cours du XXe siècle...

Oui, car la mise en scène des zoos change à ce moment-là. En 1907, Carl Hagenbeck, chasseur et marchand d'animaux, crée un zoo totalement révolutionnaire près de Hambourg, en Allemagne, qui limite au maximum les grilles, remplacées par des fossés, ainsi que les cages, qui deviennent des enclos entourés de végétation. Le public est frappé par cette impression de liberté. Ce modèle va être repris partout en Europe. On observe une explosion de zoos dans les années 1950-1960, les animaux ayant été popularisés par la télévision et les documentaires. Ce qui était jusqu'alors réservé à la bourgeoisie se démocratise.

Mais dans le même temps que les grands parcs, une myriade de petits parcs privés ont aussi été créés. ils sont souvent dans des états pitoyables et vieillissent très vite. Face aux critiques persistantes des associations de défense des animaux, comme la SPA (Société protectrice des animaux) ou la Ligue française des droits de l'animal, une nouvelle évolution apparaît dans les années 1970 : celle de la naturalisation des zoos. On essaie d'effacer tout ce qui symbolise la détention, en enlevant au maximum les grilles, en remplaçant les barreaux par des vitres et en multipliant la végétation. Nombre de zoos prennent alors le nom de parcs zoologiques, qui s'étendent sur plusieurs dizaines d'hectares. Le but est de faire croire aux gens que l'on va chez les animaux.

Une instance est par ailleurs créée en 1988, l'European Association of Zoos and Aquaria [EAZA ou Association européenne des zoos et des aquariums], qui fixe des règles éthiques qui incombent à ses membres et aboutira à la directive européenne de 1999 sur les zoos.

Les missions des zoos ont-elles changé avec leur évolution ?

La vraie mission des zoos, qui est permanente et au premier rang depuis leur naissance, est celle de la distraction de la population. Mais face aux critiques des associations, qui refusaient de sacrifier les animaux pour amuser les hommes, les zoos ont réagi en établissant d'autres buts, qui sont à la fois des réalités et des paravents : la conservation et protection des bêtes et leur réintroduction. La réintroduction, dont on parlait beaucoup dans les années 1970, a été en grande partie abandonnée car on sait maintenant que c'est un leurre. En raison du phénomène de dérive génétique, les animaux qui sont en captivité depuis plusieurs générations ne ressemblent plus à leurs ancêtres sauvages et vont donc avoir énormément de mal à se réinsérer. D'autant que l'on n'est pas parvenu à préserver leur milieu naturel.

La notion de conservation est elle aussi à double tranchant : si des espèces ont bel et bien totalement disparu en dehors des zoos, les animaux en captivité changent. Ce ne sont plus des animaux sauvages comme on les connaissait autrefois. Si on voulait véritablement conserver les animaux dans leur état initial, il faudrait les détenir dans des enclos beaucoup plus grands et naturels. Mais les directeurs n'auraient plus de garantie que le public puisse les voir. Les zoos sont donc obligés de concilier un objectif de distraction du public, pour que ce dernier vienne et paye, et une mission affichée de conservation, qui présente beaucoup de limites.

Dans quelle mesure le rapport entre l'homme et l'animal a-t-il progressé au sein des zoos ?

Il y a eu une exigence de plus en plus forte de l'opinion publique pour de meilleures conditions de vie des animaux, qui tiennent davantage compte de leur bien-être et moins de la distraction de l'homme. Beaucoup de zoos présentent par exemple des animaux en groupes et de moins en moins d'individus isolés, car le public ne veut pas voir de bêtes stressées ou malheureuses et a, par ailleurs, la volonté de connaître le comportement de l'animal tel qu'il évoluerait en liberté. Les zoos les plus modernes d'aujourd'hui, naturalisés, n'ont plus grand chose à voir avec ceux des années 1960.

Mais toute l'ambiguïté des zoos, et plus largement de la relation homme-animal, c'est que le public voudrait voir des animaux en liberté, comme s'ils étaient dans leur milieu naturel, tout en acceptant qu'ils soient détenus dans des enclos - seule condition pour parvenir à les voir - qui limitent cette vie "naturelle".

Faut-il remettre en cause le principe même des zoos, au nom d'un souci éthique ?

C'est à double tranchant. Sur le principe, on peut dire que les zoos ne sont pas éthiques puisqu'ils ont pour vocation de maintenir en captivité des animaux à des fins de distraction humaine. Mais dans le même temps, ils ont pu servir à rapprocher les gens des animaux, à les sensibiliser à leur sort, tant au sein des établissements, que dans la nature.

Aujourd'hui, la pression des associations s'avère moins forte. Mais la critique n'a pas disparu. Elle a juste pris une autre forme : au lieu de répondre à la question de savoir si on ferme ou on tolère les zoos, le public a exercé une pression continue pour les faire évoluer, vers une meilleure prise en compte des besoins et des comportements des animaux. Les zoos sont ainsi obligés de changer et d'innover sans arrêt pour ne pas se voir accusés d'être des prisons pour animaux.

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